Poèmes à Dana 1-3
Grave

Une amertume qui saisit le ventre ;

les dernières paroles blanches lancées vers l’autre, un million de fois trop tard, ou trop tôt, ou peut être juste esquissées sur les nervures des lèvres.

Quelqu’un compte ses pièces près de nous avec un cliquetis sans visage, en tire un poème de sons qu’il jette en pâture à la terre.

Tous les points du ciel ont remplacé mes paupières. Les yeux sont clos pourtant ; une poupée de nacre vient en baiser l’iris ;

c’est presque l’hiver…

…Dans un demi-sommeil, j’ai roulé plus vite, plus mécaniquement, fasciné par la violence brillante des mots, leur écharpe lancée au ciel bleui de froid…

…jusqu’à ce qu’il soit abattu par un pic d’enfance. A l’horizon, plus qu’une scène floue, ralentie par des mains tendues

aux longs doigts sans âge.

*

Le soleil a écorché mes cheveux et j’ai réussi à renverser mon âme, à aller vers toi. (c’est à dire sentir contre mes paumes ton ombre,

un cerceau à la main)

La langue du poème est si vite atteinte par l’oubli, par l’attente, par tes yeux,

elle est une feuille déjà morte qui éclot sur une branche, avec plus d’éclat que les autres.

Il n’y a pas eu de larmes, juste un flot de mot…

et puis le rire, encore le rire,

ce crachat sur l’accompli.

*

La naissance anonyme,

il n’en reste

que le chant de la langue,

la couleur de la peau

- les matériaux de l’éternité

entre deux visages.

Mais derrière cet enclos

de bruine

c’est la même infante

qui attend.

(Elle joue sous les escaliers,

avec une pierre…

puis s’échappe en silence

vers le bruit de ses sœurs,

m’abandonne

ses empreintes

de pas nus)

Thomas Morisset, extraits de Décimer la neige, éditions de la Librairie Galerie Racine