La première revue corsmopolite est enfin née. La Corse n’est plus le sujet mais le prétexte à la découverte culturelle, économique, sociologique de pays et de peuples liés à la Corse par leur insularité, leur mentalité et plus généralement leur culture. Pari audacieux que d’intituler sa revue Fora, symbole de sectarisme et d’exclusion sur les murs insulaires. Pied de nez aux graffeurs qui veulent enfermer leur île dans une forteresse polyphonique et bergère. Arabo-franco-drogophobes ne seront pas au centre mais en dehors du cercle des sujets des publications. Parce que les symboles de la culture corse ne se cantonnent pas à une mandoline, une main sur l’oreille, un saucisson, un fromage, la revue Fora explore les richesses de l’ailleurs qui nourrissent et renouvellent la culture corse plus ou moins volontairement.
L’aventure foresque débute en juillet 2007 au pays du soleil levant, se poursuit dans la méditerranéenne région du couchant, se lance ensuite à la conquête de la patrie du Subcommandante Marcos, jette l’encre au cœur de la question diasporique juive et prévoit de faire une halte en pays yankee à l’été 2009.
Selon les numéros, les sept à huit rubriques de Fora livrent les correspondances des pays, des régions et des peuples au gré des rencontres.
Des extraits littéraires inaugurent chaque numéro de Fora. Survolant époques et continents, chaque revue débute son épopée sous le signe de la plume, de l’étonnant parallèle entre Tokyo et Bastia de l’auteur Jean-Philippe Toussaint, en passant par l’éloge de l’orange méditerranéenne d’Alphonse Daudet, la traduction corse d’un classique de la littérature mexicaine, pour s’achever sur un extrait floral du recueil kabbalistique, le Zohar, Livre des splendeurs.
Après cette minute littéraire, il est ensuite temps de lorgner sur le voisin. Intitulée, Strabique, le dossier qui fait converger, cette première rubrique compare, analyse les caractéristiques communes entre la Corse et l’ailleurs. Tous les articles aboutissent à des confluents communs sur les fleuves de l’Histoire et de l’anecdote. Economistes, anthropologues, sociologues, historiens, poètes, écrivains, photographes, peintres, artistes et chercheurs en tous genres et de toutes les disciplines se retrouvent sur ces pages au croisement des chemins entre l’île et l’extérieur. Les incontournables pages langagières parviennent dans chaque occurrence à déceler les ressemblances entre a lingua corsa et altri lingui. Qui aurait-cru que Japon et Corse partageraient le même particularisme linguistique de l’alternance consonantique[1] ? Strabique est aussi le lieu de publication de manifestes pour « la renaissance » de la Corse, de textes de projection optimiste qui éloignent l’île des clichés obscurantistes. Le délicat sujet du Maghreb contribue à faire évoluer la réflexion sur l’identité, concept mouvant « Demain, on pourra tout à la fois être féministe, adversaire de toute violence, débarrassé du clanisme et néanmoins afficher le plus clairement du monde sa corsitude [2]». En quête de curiosités linguistiques, d’analyses et de perspectives pour un autre imaginaire insulaire, le strabisme de Fora convergera même jusqu’au scoop historique ! Dans le dernier numéro intitulé Corses et Juifs, Poca storia, l’auxiliaire historique de la rubrique strabienne nous dévoile la rumeur selon laquelle la Corse aurait été désignée pour accueillir un futur Etat juif.
Après avoir réglé nos divergences oculaires, tournons la grande roue de l’altérité avec la rubrique, Forain chez tous, au cœur même de l’identité éditoriale de la revue. Le premier article de l’anthropologue Galibert voit en Fora le cœur même de toute recherche anthropologique : « Nous sommes au fondement même et au but de la recherche anthropologique (…) avec la mise en question du moi par autrui. (…) De Fora ! A Forza !, il n’y a qu’un pas. » Tribune parfois obscure dont les articles ne sont pas à lire entre deux stations de métropolitain, Fora psychanalyse les armes de la Corse et leur fameuse tête de Maure, y décelant des allusions au mythe d’Oedipe. Et elle aborde dans son dernier opus les rivages communs à tout Corse, de cœur, de naissance et de terre qui sont ceux de la nostalgie et de ses dimensions temporelles, spatiales et mythiques.
