Vous dites que la société fait subir à la femme une pression concernant sa reproduction (être une mère et une bonne mère), que les femmes considérées comme volages reçoivent le plus souvent l’opprobre de leurs congénères. Pensez-vous que c’est en train de changer, notamment avec une certaine « sur-sexualisation » de la société qui obligerait aussi la femme moderne à être complètement libérée pour être accomplie ?
La société oui, en tant qu’elle est une émanation de nos corps, de la façon dont ils ont été façonnés, c’est-à-dire sélectionnés évolutivement pour certaines tâches qui, aujourd’hui, ne sont plus aussi urgentes qu’à l’aube de l’humanité. J’aimerais que cela change, je remarque simplement que ces changements sont très lents - qu’on efface pas des comportements vieux de 5 millions d’années en quelques siècles d’émancipation. Maintenant, je ne sais pas trop ce que « la »société signifie, et, surtout, je ne la considère pas comme sur-sexualisée. Plus sexualisée depuis la fameuse « révolution sexuelle », très certainement. Reste que le sexe fait toujours scandale, que des individus sont toujours opprimés du fait de leur sexualité « déviante », que la sexualité n’est toujours pas « neutre », que faire des enfants est toujours considéré par beaucoup de femmes comme une « réussite » indispensable… J’aime l’idée qu’on n’est pas vraiment libre tant qu’on reste esclave de la nature, et j’aime débusquer les traces de cet esclavage, de ces déterminations là où on croit qu’il s’agit de choix. Cette idée d’accomplissement par contre, je la déteste : être accomplie, c’est quoi ? Être bien rangée pour se caler dans un cercueil ? Que les femmes cessent de chercher à s’accomplir, et peut-être qu’elles se porteront mieux…L’évolution est un processus sans fin, dans les deux sens du terme.
Lorsque vous citez Agnès Giard dans votre livre. Elle dit « la meilleure manière de sortir d’un système qui castre les femmes, c’est toujours de prendre son pied, baiser, c’est toujours une façon d’envoyer paitre les hommes qui voudraient nous mettre la muselière ». Pensez vous que c’est vraiment ce que montrent les films pornographiques actuels ?
Les films pornographiques, comme tous les objets culturels, sont polysémiques. Il y a ceux qui les regardent pour s’exciter, pour réaliser virtuellement des fantasmes, pour se documenter sur l’anatomie humaine, la liste est longue. Un même film peut montrer beaucoup de choses différentes, selon son spectateur. J’aime voir certains films pornographiques comme des manifestations de la puissance féminine, de la flexibilité du corps des femmes. Dans un film porno straight lambda, les hommes ne font pas grand chose, ils bandent et voilà. Les femmes, quant à elles, en prennent plein la tête, le cul, la chatte…elles « jouent » beaucoup plus de leur corps, par rapport à des hommes, finalement assez objectaux. J’aime aussi voir la dimension « militante » du porno, comme le font par exemple les filles du Queer X Show, autour de Wendy Delorme, à la suite de personnalités telles Annie Sprinkle chez qui montrer ce qui traditionnellement « doit » rester cacher (montrer son utérus par exemple) est un activisme. Car c’est par là aussi que passe l’émancipation, en dévoilant les choses cachées, à finalement comprendre qu’il n’y a pas à en avoir peur, ou à s’en offusquer. Reste que « la » pornographie, non plus, ne correspond pas vraiment à la réalité tangible : parle-t-on des films « à la papa » de John B. Root, des castings à la limite du viol de Pierre Woodman, des fresques incroyables de John Stagliano, des vidéos amateurs sur Youporn et consorts, du porno straight, du porno queer … ?
