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L’auteur de Ex Utero et Sexe Machines a accepté de répondre aux questions de Contr’Actuel
Pourriez-vous tout d’abord résumer votre parcours professionnel et littéraire ?
Je termine cette année des études de philosophie, après un début lettreux pur jus (khâgnes et tutti quanti). Alors que j’étais en licence, à la Sorbonne, j’ai découvert lors d’errances sur Internet les Mutants (www.lesmutants.com - le site est gelé mais la majorité des textes y sont encore lisibles), un groupe idéologico-philosophico-activiste -, et cette rencontre a bouleversé ma vie. C’est grâce à ce réseau que j’ai eu mes premiers petits boulots de rédaction et de traductions scientifiques, puis Chronic’art, un magazine culturel, s’est intéressé à « nous » et nous a demandé d’écrire des articles un peu plus généraux dans ses pages. La collaboration débutée en 2004 a cessé cette année, en ce qui me concerne. Entre temps, j’avais publié deux livres plutôt scientifiques avec Charles Muller, le premier était un passage en revue de l’efficacité réelle (ie. attestée par des études standardisées etc.) de la phytothérapie sur le cerveau, le second, le compte-rendu de 50 études scientifiques autour de la sexualité et de la reproduction humaines, plus une traduction : Les Netocrates, d’Alexander Bard et Jan Söderqvist. Puis il a eu Ex Utero, cette année. En 2010, je publie en janvier un autre essai pour la Musardine - autour de la « question » asexuelle, il y aura aussi très certainement la traduction du deuxième tome de la « saga » netocrate. Je travaille aussi en tant que journaliste et traductrice pour les sites Menstyle.fr et Slate.fr.
Si je ne me trompe pas votre M2 avait pour titre « Nietzsche face à Darwin ». Malgré votre formation philosophique, vos ouvrages semblent très influencés par les sciences, pourquoi ? Votre intérêt pour Darwin, votre collaboration avec Charles Muller ?
Au même moment où je rejoignais le mouvement des Mutants, j’étais extrêmement perplexe face à la philosophie. Pour faire simple, je ne comprenais rien, j’avais l’impression de lire des textes morts, sans aucune prise sur le réel. Un peu comme lorsqu’on visite un musée sur des civilisations disparues, sauf que jamais, dans l’enseignement en tout cas, cette dimension « refroidie » ne transparaît. En lisant Nietzsche, par contre, et ce dès la Terminale où mon professeur, Christian de Rabaudy, m’avait fait découvrir Le Crépuscule des Idoles (je conseille d’ailleurs à vos lecteurs de voir La Vie est une goutte suspendue, le documentaire d’Hormuz Kéy sur les derniers jours de la vie de cet homme extraordinaire et singulier http://www.lavieestunegouttesuspendue.com/accueil.php), l’effet de contraste était saisissant : ses écrits étaient vivants et une partie de son œuvre (ses rapports avec la théorie de l’évolution, Darwin, un certain biologisme dix-neuvièmiste, etc.) grandement inexplorée. La science en général, et la biologie évolutionnaire en particulier répond chez moi à un très fort besoin de réel : je suis franchement matérialiste. Je sens aussi, en France, un certaine certaine urgence à « réhabiliter » la pensée scientifique. Ma « collaboration » avec Charles Muller découle de cela.
Comment définiriez-vous votre livre Ex Utero? Avez-vous ciblé un lectorat particulier lorsque vous l’avez écrit ?
Je le définirai comme une sorte de manifeste documenté. Manifeste, car il s’agit d’une œuvre extrêmement personnelle, sans aucune intention « politique » (on me l’a d’ailleurs quelques fois reproché). Ce n’est pas un manuel de bonne conduite de la femme du futur, c’est un ouvrage qui vise à permettre l’émancipation d’individus qui se sentent « brimés ». C’est pour ce lectorat que je l’ai écrit, pour que des gens s’y reconnaissent, pour leur permettre de dire « ouf » et de, peut-être se faire entendre un peu mieux. Et documenté, parce que, pour moi, la première des hygiènes intellectuelles consiste à factualiser ses propos - toujours cette peur des écrits « morts »
Vous dites que la société fait subir à la femme une pression concernant sa reproduction (être une mère et une bonne mère), que les femmes considérées comme volages reçoivent le plus souvent l’opprobre de leurs congénères. Pensez-vous que c’est en train de changer, notamment avec une certaine « sur-sexualisation » de la société qui obligerait aussi la femme moderne à être complètement libérée pour être accomplie ?
La société oui, en tant qu’elle est une émanation de nos corps, de la façon dont ils ont été façonnés, c’est-à-dire sélectionnés évolutivement pour certaines tâches qui, aujourd’hui, ne sont plus aussi urgentes qu’à l’aube de l’humanité. J’aimerais que cela change, je remarque simplement que ces changements sont très lents - qu’on efface pas des comportements vieux de 5 millions d’années en quelques siècles d’émancipation. Maintenant, je ne sais pas trop ce que « la »société signifie, et, surtout, je ne la considère pas comme sur-sexualisée. Plus sexualisée depuis la fameuse « révolution sexuelle », très certainement. Reste que le sexe fait toujours scandale, que des individus sont toujours opprimés du fait de leur sexualité « déviante », que la sexualité n’est toujours pas « neutre », que faire des enfants est toujours considéré par beaucoup de femmes comme une « réussite » indispensable… J’aime l’idée qu’on n’est pas vraiment libre tant qu’on reste esclave de la nature, et j’aime débusquer les traces de cet esclavage, de ces déterminations là où on croit qu’il s’agit de choix. Cette idée d’accomplissement par contre, je la déteste : être accomplie, c’est quoi ? Être bien rangée pour se caler dans un cercueil ? Que les femmes cessent de chercher à s’accomplir, et peut-être qu’elles se porteront mieux…L’évolution est un processus sans fin, dans les deux sens du terme.
Lorsque vous citez Agnès Giard dans votre livre. Elle dit « la meilleure manière de sortir d’un système qui castre les femmes, c’est toujours de prendre son pied, baiser, c’est toujours une façon d’envoyer paitre les hommes qui voudraient nous mettre la muselière ». Pensez vous que c’est vraiment ce que montrent les films pornographiques actuels ?
Les films pornographiques, comme tous les objets culturels, sont polysémiques. Il y a ceux qui les regardent pour s’exciter, pour réaliser virtuellement des fantasmes, pour se documenter sur l’anatomie humaine, la liste est longue. Un même film peut montrer beaucoup de choses différentes, selon son spectateur. J’aime voir certains films pornographiques comme des manifestations de la puissance féminine, de la flexibilité du corps des femmes. Dans un film porno straight lambda, les hommes ne font pas grand chose, ils bandent et voilà. Les femmes, quant à elles, en prennent plein la tête, le cul, la chatte…elles « jouent » beaucoup plus de leur corps, par rapport à des hommes, finalement assez objectaux. J’aime aussi voir la dimension « militante » du porno, comme le font par exemple les filles du Queer X Show, autour de Wendy Delorme, à la suite de personnalités telles Annie Sprinkle chez qui montrer ce qui traditionnellement « doit » rester cacher (montrer son utérus par exemple) est un activisme. Car c’est par là aussi que passe l’émancipation, en dévoilant les choses cachées, à finalement comprendre qu’il n’y a pas à en avoir peur, ou à s’en offusquer. Reste que « la » pornographie, non plus, ne correspond pas vraiment à la réalité tangible : parle-t-on des films « à la papa » de John B. Root, des castings à la limite du viol de Pierre Woodman, des fresques incroyables de John Stagliano, des vidéos amateurs sur Youporn et consorts, du porno straight, du porno queer … ?
Quelle est votre définition de la pornographie ?
Ma définition n’est pas très différente de celle du dictionnaire, à savoir la représentation de scènes sexuelles explicites. Mais là aussi, la définition est difficile. Prenez par exemple le dernier film de Catherine Corringer, où, entre autres, un homme se fait double-fister. C’est explicite, dans le sens où ce n’est pas simulé, mais est-ce pornographique pour autant ? La visée du film étant assez clairement au-delà du sexuel, dans quelque chose qui prendrait le sexe comme base, voire comme prétexte, pour représenter autre chose : une fusion extrêmement tendre et douce de deux individus - et très délicate aussi, comme la fleur en tissu qui éclot de l’anus de l’homme. De même, dans les peintures de Jean Rustin, qui sont « pornographiques », mais qui semblent aussi souligner, avec brio, une certaine absurdité de la pornographie, avec des vulves petits trous étirés de chair noirs et bêtes, des bites pendantes et molles, effarées comme le visage des personnages peints. J’aime quand la pornographie est l’outil de son propre dépassement…Maintenant, de manière plus prosaïque, si la pornographie était plus diffusée, je pense que des comportements de violence et de dégoût sexuel seraient moins répandus, selon l’idée que plus on connaît quelque chose, moins elle fait peur, moins on est à même de la rejeter. Prenez par exemple l’une des dernières scènes de Brüno où des hommes qui s’embrassent se font jeter des chaises sur la tête, c’est une scène parodique dans un film grand-guignol, mais qui « montre » la réalité des violences homophobes : pourquoi vouloir taper, voire tuer deux hommes parce qu’ils s’embrassent ? Qu’est-ce qui motive la « sexophobie » ?
Dans Sexe Machines, vous rapportez le gout prononcé des hommes pour le porno à la stratégie sexuelle des mâles dans l’évolution, plutôt fondée sur la quantité de partenaires disponibles que sur la qualité des relations durables. Des sondages récents (réalisés dans les pays nordiques) affirment que la proportion de femmes qui « avouent » regarder des films porno régulièrement est en constante augmentation. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est très bien, comme je dis plus haut, je voudrais que la diffusion de films pornographiques se banalise encore plus.
Que pensez-vous de cette nouvelle vague de films pornographiques réalisées par et plutôt pour des femmes, notamment ceux diffusés sur Canal + ? Pensez-vous que le porno doit être plus féminin ? Plus « féministe hédoniste » ?
Je n’en pense pas grand chose, à part qu’il me semble que ce genre de films, et surtout leur extrême médiatisation, véhicule le cliché selon lequel la sexualité féminine serait très douce, très tamisée, faite de petits chuchotements, de petits oh-la-la-tu-soulèves-ma-culotte-je-suis-déjà-toute-mouillée, etc. Et personnellement, ça m’ennuie. C’est trop bobo, policé, propre pour moi. Pour la féminisation du porno,je pense que c’est le même problème que dans toutes les autres branches professionnelles, de la métallurgie à la thermonucléaire, les femmes sont en retard, à elles de voir si elles veulent rattraper ce retard.
Quels seraient selon vous les ingrédients d’un porno réussi ?
Encore une fois, ça dépend ce que je veux en faire. Si je veux être excitée, n’importe quelle vignette de Youporn, ou presque fera l’affaire. Mais j’aime aussi les « vrais » films porno, ceux de B.Root ou de Stagliano pour les contemporains, les anciens de la parenthèse dorée des années 1970…, j’aime aussi beaucoup certains films assez surréalistes de Rocco Siffredi avec des nains, des énormes partouzes… J’aime aussi les films « mixtes », comme Caligula… Je ne vois pas pourquoi la sexualité devrait être représentée comme un événement humain à part dans le cinéma…
Pensez-vous que le monde « sursexué » dans lequel on vit freine la création d’un imaginaire pornographique original ? Auteurs et réalisateurs ne sont-ils pas d’ailleurs eux-aussi influencés par ce que Maïa Mazaurette nomme « fantasmes de masse » ?
Non, parce que je ne crois pas en ce fantasme de masse, à part qu’il est un fantasme de masse… avec Internet, tout le monde peut avoir accès à de la pornographie très différente…Il ne faut pas confondre la production Canal + avec « le » porno. Après, il y a bien évidemment des freins économiques, mais là encore, ce n’est pas avec ce que donne Canal + (le tout agrémenté d’une liste longue comme le bras de choses interdites) que vous ferez un bon film. Il faut sortir de la panade que la censure par taxation du classement X impose sur le cinéma pornographique. Avoir de l’argent pour faire un film, savoir que le film sera rentabilisé en salles, ça aide beaucoup à délier l’imagination !
Que pensez-vous de la littérature pornographique ? Pourquoi selon vous les femmes restent si peu nombreuses à se livrer à ce type d’exercice ?
Là, j’avoue mon ignorance…Mais je crois que de Pauline Réage à Nadine Monfils, les femmes peuvent faire de très belles choses dans ce « domaine ».
Pour conclure : Quels sont vos projets aujourd’hui ? Y-aura-t-il une suite à Ex Utero comme j’ai pu le lire dans une de vos ITW ?
Mon gros projet, avant la fin de l’année, est de finir et de soutenir ma thèse de doctorat. Après l’essai sur les asexuels, je compte bien concevoir cette « suite » à Ex Utero, au moins en deux volets, voir du côté des hommes, et exposer plus précisément mon concept d’évoféminisme. J’ai aussi dans les cartons un roman, terminé il y a bientôt 10 ans, qui semble vouloir trouver bientôt preneur. En attendant je m’exerce à des formes courtes sur http://nihil-ex-nihilo.blogspot.com/
A.C
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